« Un jour, en montagne, un brusque orage m'avait surpris. Une pluie violente avait en un instant transformé le relief et le paysage. Alors que l'eau coulait de toutes parts, je vis qu'elle entraînait avec elle du gravier, du sable et de la terre. Ce n'était plus de l'eau claire et transparente. Elle s'était chargée, enrichie et mélangée avec un peu de montagne. J'ai alors pensé que l'émail, dont la composition est pesée avec des soins méticuleux, se mélange pendant la cuisson avec la pâte de la céramique, de même que l'eau de la pluie se mélange avec la terre de la montagne. Après le feu, la pâte contient de l'émail et l'émail contient de la pâte. C'est de cet échange que naît le plaisir visuel que l'on peut éprouver et sentir à la vue d'une céramique de grand feu. » C'est en ces termes imagés, évocateurs, poétiques mais également précis que Jean Girel faisait partager, au cours d'une conférence pour les Amis du musée de Sèvres, sa longue expérience de technicien et d'esthète. Ces deux qualités d'esthète et de technicien, Jean Girel les a toujours intimement associées. Cette association à la fois têtue et inébranlable est la cause même de son succès. Celui-ci fut immédiat et débuta en 1979 lors du Salon des Ateliers d'art qui le fit connaître. Ce succès ne se démentit jamais tout au long de sa vie de travail. Technicien, Girel l'est dans le sens large. Il lit tout ce qu'il peut trouver mais ne croit que ce qu'il voit, que ce qu'il peut expérimenter, observer, reproduire, maîtriser, comprendre et expliquer. Point de dogme, point d'idée reçue, tout est dans l'observation, l'échange, la discussion, la réflexion, la générosité. Demandez-lui une formule, il vous la donnera - les secrets sont faits pour ceux qui ne trouvent jamais rien. Il entre plus qu'il ne sort par une porte ouverte. Ce n'est pas la peine de faire des mystères : c'est tellement intéressant de trouver autre chose. Tel est son point de vue. Il vous l'explique d'une voix lente, sans réplique, dans laquelle pointe une légère intonation de la Savoie. Ce qu'il dit le fait rire. Il ne s'écoute pas parler, ne se prend pas au sérieux, ne pontifie jamais et sourit en parlant. Point de péremptoire, point d'arbitraire, mais une infinie curiosité vis-à-vis d'un matériau qui aime précisément cette infinie curiosité...

  >Antoine d'Albis, président de la Société des Amis du musée de Sèvres.