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Retour de Taïwan, galerie Arcanes, Paris, 2004.



RETOUR DE TAÏWAN

Réaliser le rêve de sa vie a quelque chose de terrible : il y a alors un avant et un après. J’ai pu, plongé pendant six semaines dans le musée de Taipei, regarder, caresser, questionner en tête à tête les pièces qui représentent pour moi depuis trente ans le sommet de l’art céramique. Je pense en particulier aux Ju, ces formes simples à la couverte mythique « bleue comme le ciel après la pluie », destinées à l’usage exclusif du dernier empereur des Song du nord Huizong, le calligraphe rêveur fou de céramique. Je pense aussi aux céladons Guan de Chine du Sud, onctueux, si proches de la lumière du jade ancien.

J’ai mesuré là-bas combien le céladon était à même d’assouvir cette fascination pour les mutations des éléments qui sont le propre de l’âme chinoise ; j’y ai découvert aussi les jades archaïques, inspirateurs du céladon. Il y a deux sortes de jade : la jadéite, d’utilisation récente, qui est plutôt brillante, d’un vert émeraude assez franc, tandis que la néphrite, matériau du jade antique, est d’une lumière plus douce, d’une couleur changeante. Devant la qualité d’épiderme, la richesse de texture de ces jades anciens, paysagés, veinés, envahis de plages de fer oxydé, il m’est apparu évident que le céladon était pour les Song la voie royale pour atteindre cette lumière, cette ambiguïté du minéral et du liquide, la couleur verte et la monochromie n’étant qu’une conséquence de cette quête et non son but. L’intuition, venue par bribes tout au long de mon parcours de céramiste, qui me faisait dire un jour : « Je voudrais des céladons roses… », m’est alors parue une évidence : le céladon, la réduction, le fer ne sont pas une fin, mais des moyens parmi d’autres d’accéder à la poétique élémentaire des pierres polies. L’oxydation, le manganèse, le chrome, les épaisseurs, les superpositions en sont d’autres, peut-être plus aptes à développer un équivalent pictural des textures et des couleurs qui sourdent des profondeurs du jade antique.

Cette exposition « Retour de Taïwan », entièrement placée sous le signe du jade, tourne pour moi la page des années consacrées exclusivement aux fers, céladons et noirs. Paradoxe d’un pèlerinage aux sources du céladon, qui me dicte aujourd’hui un autre chemin…

> Jean Girel