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Nature de la céramique, musée de Sarreguemines, 2005.



PORTRAIT CHEMIN FAISANT

A deux mois d'une exposition que l'on sait majeure, alors que toutes les pièces sont loin d'être terminées, certaines même pas encore tournées, ce qui tarauderait le commun des mortels, Jean Girel prend tout le temps de faire le tour du jardin. L'homme est serein, disponible, une rareté de nos jours.

On va goûter les tomates minuscules et amoureusement cultivées, toutes d'espèces différentes, en passant devant une table constellée de petites coupes mouchetées empilées ou étalées au regard, pleines de soleil et d'eau de pluie. Du côté des mares habitées de lotus et de roseaux, on regarde les poissons rouges et l'automne qui entame le vert de ses premiers poinçons de rouille. On visite le nid de merle dans le buisson, entrelacs de brindilles apportées conjointement par le mâle et la femelle, l'un architecte maçon, l'autre se souciant du moelleux de l'affaire. On repasse devant les petites coupes empilées, des essais posés là sur le passage du va-et-vient, pour l'observation inconsciente, avec vue imprenable sur une grosse courgette  vert et jaune d'or posée sur une pierre.

Tout ceci en vérité fait partie intégrante du travail de ce céramiste pour qui la nature est  maître absolu, et l'observation passionnée de ses phénomènes le fil conducteur de toute sa création. Un beau jour il trouva dans le nid de merle deux petits œufs turquoise et orphelins. Ce cadeau du matin est à l'origine de la série Œufs. De même la courgette bicolore, qui deviendra porcelaine, travaille en sourdine le créateur.

C'est de l'intérieur que Jean Girel veut traduire la nature. Il veut faire corps d'argile et corps d'émail avec elle, des épousailles en forme d'équivalences poétiques.

Il explore le monde minéral, végétal, animal avec la même passion, jongle entre le temps cosmique et le temps d'une libellule, immisçant sa vie d'homme entre les deux, invite roc et volcan dans son four pour une nuit, offre au millénaire qui vient une fourrure de lièvre qui sera tesson dans dix mille ans, et toujours fourrure de lièvre.

A embrasser si largement la nature on pourrait l'imaginer à l'étroit, à tenter ainsi de la faire tenir dans un bol. Mais de même que Rimbaud se donnait le sonnet pour tout bagage, la liberté liée à ses semelles de vent, de même Jean Girel sait dans chaque bol tout à fait unique contenir une des merveilles du monde.

Le bol, en forme de mains jointes, symbolise le récipient universel. Fermé, il recueille et protège. Ouvert, il redonne. Jean Girel l'entend au propre et au figuré. Dans une bibliothèque, la somme des livres, forme restreinte s'il en est, permet d'appréhender toutes les connaissances des hommes à travers les âges et les civilisations. De même ces formes tournées, somme de plus de quarante ans d'observations, de réflexions, de tâtonnements intuitifs, d'expériences, de savoir-faire, d'audaces, le tout remis sans cesse en question, sont une encyclopédie personnelle et poétique des phénomènes de la nature.

A regarder du doigt, à caresser de l'œil, on voit ici l'aurore et les marais, le lézard et la pierre, la nuit qui luit, la Voie lactée, de la poussière du Big Bang. On entend les volcans craquer, le chant des étoiles, le ressac. Dans le son de la porcelaine, la spirale rose du coquillage raconte les secrets de la mer.

Dans n'importe laquelle de ces pièces satinées on peut déposer mille choses pour le plaisir : des feuilles de verveine fraîche, une aile de papillon, un caillou, un scarabée, un peu d'averse, une éclaircie. Tout leur sied. C'est beau comme la lune dans l'eau, la lave tiède, l'âge d'une tortue, une  pierre polie pour converser avec les dieux.

En tant que Maître d'Art chargé de transmettre son savoir-faire, il se soucie plus encore de transmettre un état d'esprit. Certes tourner, émailler, cuire, mais surtout observer, expérimenter, oser. Seul céramiste à ouvrir son four en pleine cuisson pour voir ce qu'il s'y passe, le seul encore à y installer un goutte à goutte d'eau à narguer Lucifer, il pousse l'art céramique bien au-delà des limites du convenable.

Il invente, transmute, métamorphose, raccourcit d'un éclair le temps géologique, pare l'éphémère d'éternité tel un alchimiste dans son laboratoire. Dans son atelier aux centaines de mixtures magiques qui parfois, si c'était réussi, n'ont servi qu'une fois, il pense déjà à d'autres pistes, par exemple : comment obtenir cette peau fine et pourpre sombre si extraordinaire de l'aubergine ?

> Martine Gayot