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Métallescences, musée du Prieuré, Charolles, 2011.



MÉTALLESCENCES

L’installation dans un nouvel atelier a forcément des répercutions profondes sur le processus de création : changement de lieu, d’outils, d’habitudes, de sources d’inspiration – ce désir de changement étant lui-même à l’origine de la nouvelle construction – et entraîne aussi un besoin de se resituer, de se recaler sur un parcours fait de continuité et de ruptures, de revisiter des recherches parfois anciennes. L’exploration du domaine du fer, céladons et surtout couvertes sombres, taches d’huile et fourrures de lièvre, est pour moi un besoin récurrent, que l’argile et les roches du sol même du nouvel atelier sont venues remotiver.

En feuilletant mes cahiers d’atelier, je trouve en 1977 la première trace de cette obsession. Depuis cette date, il n’y a pas une seule année qui ne porte au moins la marque d’un retour à cette recherche, avec chaque fois une interrogation nouvelle venant nourrir ma motivation.

Les premiers résultats, obtenus par hasard en ajoutant du fer à des mélanges de deux poudres de roches (une labradorite et un marbre) fournies par deux amis tailleurs de pierre, ont été des couvertes noires à taches d’huile, dont j’ignorais alors l’antécédent chinois. Puis très vite, en augmentant le marbre et la température (et après ma première visite au musée Guimet), j’ai vu apparaître des coulées en forme de fourrure de lièvre, brunes sur fond noir.

Dès 1987, je me suis mis à la recherche de méthodes particulières de cuisson, surtout de refroidissement pour tenter de trouver l’irisation aperçue sur des bols Song des Collections Baur à Genève, et sur les photos des trois bols yohen temmoku à reflets irisés intenses conservés dans des musées japonais. L’irisation, surtout bleue, a été rarement au rendez-vous, mais la métallescence assez vite maîtrisée et déclinée dans de nombreux états. 

Littré donne une juste et belle définition du terme métallescent : « dont la surface joue les couleurs métalliques ». Il ne s’agit donc pas de surface métallique, comme dans le cas des lustres de cuivre ou d’argent des céramiques islamiques, ou hispano-mauresques, mais d’un jeu de couleurs créé par un état particulier du fer à la surface de la couverte. Les seules céramiques dans le passé qui peuvent à juste titre porter ce titre de métallescentes ont été produites en Gaule, aux premiers siècles de notre ère, en particulier dans des ateliers bourguignons très proches.

Les scientifiques émettent des hypothèses diverses et divergentes sur le phénomène : cristallisation de fer magnétique, carbure de fer, couleurs structurales… La seule certitude est que le fer doit être en présence d’une réduction intense à un moment précis du refroidissement. L’explication du phénomène m’importe beaucoup moins que le phénomène lui-même dans tous ses avatars, en particulier ceux qui tendent à faire basculer l’éclat métallique vers l’irisation arc-en-ciel, et à transformer les taches d’huile en ocelles évoquant le plumage du paon.

 > Jean Girel