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Coquilles, mousses et lichens, galerie Arcanes, Paris, 2011.



A propos de l’exposition « Coquilles, mousses et lichens »

  Parler de périodes quand on est céramiste paraît quelque peu présomptueux tant la matière même du métier impose lenteur et préméditation. La préparation, la maturation des pâtes, l’élaboration et le broyage des couvertes, les délais de séchage entre l’ébauche, le tournasage, l’application à cru des différentes épaisseurs de matière minérale, et le passage, ou les passages, dans le four sont peu propices à la spontanéité et aux coups de foudre.

A moins peut-être de disposer de matériaux tout prêts, comme les peintres modernes ont leurs tubes de couleur qui sèche vite et des toiles déjà enduites, ce qui permet d’évacuer de la création la part du métier au profit de l’expression. Tout un pan de la céramique contemporaine, depuis Picasso, s’est engagé dans cette voie ; mon frère Alain a montré qu’elle pouvait conduire à une œuvre féconde et forte. J’ai pris un tout autre chemin, parce que d’emblée j’ai aimé ce métier, et j’aime dans le mot métier son sens premier de mysterium, qui implique à la fois une charge (ministerium) et une part de mystère (mysterium)…

Et c’est précisément au cœur du métier, dans l’exploration de phénomènes spécifiquement céramiques, que se révèle en moi la nécessité d’exploiter un nouveau champ, que s’ouvre un nouveau regard sur le monde. Ce n’est pas dans un pré, mais dans les tableaux de Cimabue, que Giotto a découvert la beauté des moutons et a su en peindre de sublimes…

Une « période » est peut-être l’instant de grâce où le métier et l’émotion parviennent à se rencontrer. Dans la série de pièces « Hommage à Patinir » (2008), j’avais mis au point une stratégie de glacis avec des couvertes qui, en fondant l’une dans l’autre, pouvaient donner le sentiment de la perspective atmosphérique. Le rendu de ces pièces, disques et bassins, était lisse et tendu pour donner toute sa place aux valeurs de l’atmosphère. Puis, de l’univers du paysage, redécouvert lors de l’acquisition de notre futur lieu de vie, j’étais passé à celui du microcosme rencontré dans la forêt bordant l’atelier : champignons, mousses, lichens en particulier (2009-2011). Ces derniers sont des organismes colorés qui poussent sur du minéral ou du bois et qui induisent la recherche du relief. Les couvertes sont alors devenues plus épaisses, animées de cratères ou de boursouflures, avec le danger lié à cette famille de constituants peu fluides : tomber dans l’écueil de la matité, de la sécheresse, la perte du sentiment à la fois visuel et tactile de douceur, de suavité, qui est pour moi le propre de la céramique.

D’où ce retour à l’essence de la porcelaine (2011), le coquillage, cette fois dans une version évoquant les cônes, cette famille qui possède outre sa belle forme simple l’aspect luisant de la porcelaine, mais qui est riche de textures et souvent de reliefs ou d’incrustations. Un toucher rêche aurait été incompatible à la surface des tonalités de chair de la coquille ; la découverte de matières texturées mais douces s’imposait !

Le retour au monde des mousses a eu lieu le jour où je soulevais un plastique protégeant de la dessiccation les pains de pâte en attente : une mousse verte avait poussé sur la porcelaine, parfois en forme de forêts, parfois de clairières où de larges cercles concentriques passaient d’un jaune acide à des tons brûlés de canicule. Le microcosme devenait paysage, mais un paysage ayant intégré toutes les textures recherchées les mois passés. C’est ainsi que sont nées les toutes dernières pièces, avec leur côté lunaire, d’une lune qui aurait commencé à se couvrir de vie végétale.

> Jean Girel